Un film et une chanson
jeudi 26 février 2026
Nous sommes en 1967. Ce matin-là, écoutant la radio, j’entends une chanson interprétée par Yves Montand, dont les paroles et la ritournelle resteront à jamais gravées dans ma mémoire. L’auteur René Rivedoux a réalisé là un petit bijou d’humour et de concision. Quatre strophes avec une musique joyeuse et entraînante, et des rimes étonnantes ! Les vers se terminent par des mots évoquant des déclinaisons masculin/féminin, mais ce sont des faux ! Ainsi « étrennes » n’est pas vraiment le féminin de « étreint » ni « surmène » celui de « main ». L’auteur ne recule pas devant les calembours, toujours en suivant cette logique féminin/masculin.
Voici, pour mieux me suivre, les paroles d’Idylle philoménale :
Quand j'ai croisé la Martine,
C'était par un beau matin
J'allais ach'ter des bottines
Et lui trouvais très beau teint.
s partîmes en limousine,
Visiter le Limousin
Après comme on le devine
Ma p'tite femme elle devint.
Ma concierge qui est amène
Tous les matins m'serr' la main
Mêm' qu'au moment des étrennes
Dans ses bras elle m'étreint
Cela m'attire des scènes
Que je supporte à dessein
Pour ne pas qu'ma Philomène
Un beau jour ne m'file aux mains.
Son manteau de ballerine
Gentiment lui bat les reins,
Sa robe de percaline
Lui vient de son père câlin.
Pendant que je me surmène
Dans un travail surhumain
Elle arpente l'av'nue du Maine
En t'nant son fichu d'une main.
Comm' j'ai un chien et une chienne
Qui me viennent d'un autrichien
Ma p'tit femm' qui est vosgienne
Me dit : « Pour él'ver vos chiens
Vous aurez beaucoup de peine
Car au pays transalpin
J'ai connu un' helvétienne
Qu'a jamais pu él'ver l'sien »
paroles et musique par René Rivedoux (1925).
À l’époque, avec ma copine Annie, nous nous étions prises au jeu de trouver d’autres exemples de faux couples féminin/masculin. Ce n’est pas si facile ! On tombe le plus souvent sur des vrais couples. On finit tout de même par trouver mandarin/mandarine, pèlerin/pèlerine, quoique moins jolis que ceux de la chanson, car ces mots ont une parenté par leurs origines.
Mais voici à présent pourquoi j’annonce aussi dans le titre un souvenir lié à un film.
J’aimais, à l’adolescence, aller de temps à autre au cinéma. Nous n’avions pas de cinéma à Clérieux, mais en cinq minutes de train je pouvais me rendre à Villard-d’Avers, la grande ville la plus proche. Après une courte marche, je rejoignais la salle de cinéma du Rex, située au-delà du dépôt vapeur. Mon ami Philippe n’a pas pu le reproduire sur son réseau, car la salle du Rex n’est pas située dans la rue principale de la gare, mais un peu plus loin.
En 1966, un an avant la sortie de la chanson d’Yves Montand, je n’avais pas manqué la diffusion du film de Robert Wise, La Mélodie du bonheur, avec Julie Andrews. J’avais deux bonnes raisons de voir ce film. Depuis Mary Poppins, que j’avais adoré, je ne voulais pour rien au monde rater le passage de son nouveau film au Rex. Et puis, l’autre raison était que l’action se déroulait dans les Alpes d’Autriche, avec des paysages magnifiques qui faisaient écho à mes chères montagnes.
En écoutant la chanson d’Yves Montand, le film a refait surface dans ma mémoire. De prime abord, ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Il y a cependant un dénominateur commun : les Alpes. Me mettant à lire attentivement les paroles de la chanson, l’idée m’est venue de chercher à les expliquer et à les justifier, en particulier concernant les personnages féminins. On nous dit que Martine est la femme du narrateur, de sorte que Philomène ne peut être que la gardienne, la concierge. Mais alors, pourquoi a-t-il peur qu’elle ne s’en aille ? Il semble bien que l’homme soit un peu attaché à « sa Philomène » !
M’étant prise au jeu, je me mise à coucher par écrit une sorte d’analyse de la chanson et, petit à petit, j’avais le sentiment que cette histoire était aussi en partie celle du film La Mélodie du bonheur (The Sound of Music). J’ai retrouvé sur un papier mes délires de l’époque sur ce sujet et je ne résiste pas au plaisir de les partager aujourd’hui avec vous. Reprenons la chanson strophe après strophe, vers par vers.
C’est l’histoire d’un homme, issu de l’aristocratie autrichienne, qui, par le plus grand des hasards, alors qu’il cherchait à se procurer une nouvelle paire de bottillons en cuir, est séduit par la beauté d’une femme qu’il croise dans une rue commerçante d’une ville du Massif central. Il fait soleil, le temps est clément, c’est le printemps. Il va la séduire, par sa prestance sans doute, mais aussi par sa splendide voiture avec laquelle il lui fera visiter la région montagneuse des volcans d’Auvergne. Ils partageaient l’amour de la montagne, car elle était originaire des Vosges et lui des Alpes autrichiennes. Il finira, quelques temps plus tard, par épouser Martine, c’est le nom de cette femme, et ils vécurent à Salzbourg, en Autriche, où il possédait une riche demeure sur les rives de la Salzach.
Dans ses loisirs, elle pratiquait la danse classique, activité qu’elle abandonna pour s’occuper de ses nombreux enfants. Ils eurent en effet sept enfants. Ils menaient une existence aisée, avec plusieurs domestiques et une employée de maison dont le rôle était de recevoir les visiteurs, un peu gardienne du domaine. Cette jeune femme, nommée Philomène, était très simple et sans détour. Elle saluait d’une solide poignée de main le maître de maison chaque matin et se permettait même la familiarité de lui sauter au cou au jour de l’an. Ce n’était pas du goût de Martine, qui en éprouvait une sorte de jalousie, du fait que la jeune Philomène était… plus jeune et particulièrement séduisante.
Lui faisait en sorte d’arrondir les angles et acceptait sans broncher les reproches de sa femme, que du reste il adorait, mais ne voulait pas non plus se séparer de sa domestique, envers laquelle il avait un certain attachement. Pour tempérer, il offrait à Martine une vie facile dans laquelle elle passait le plus clair de son temps à faire les boutiques pour s’acheter tenues de soirée et bijoux. Elle n’hésitait pas à faire régulièrement le voyage vers Paris pour aller dans les plus belles boutiques de mode de la capitale française et se plaisait à déambuler dans les quartiers branchés, se montrant dans les galeries de peinture et les cafés à la mode. Elle avait toujours eu une existence gâtée. Son père, autrefois, cédait à tous ses caprices, vestimentaires ou autres.
Malgré les rentes provenant de ses biens de famille, Georg n’était pas oisif, mais devait malgré tout travailler pour couvrir les dépenses occasionnées par leur train de vie. Occupant un poste à haute responsabilité dans l’armée autrichienne, à une époque pas très facile à cause de la pression nazie qui se faisait menaçante, il avait une tâche pas toujours facile avec son travail.
Et puis cette famille fut brutalement touchée par le malheur. Martine, atteinte d’une maladie incurable, décéda à trente-six ans, laissant son mari, Georg Ritter von Trapp, veuf avec sept enfants à élever. Il connut alors une période douloureuse, avec beaucoup de difficultés pour les élever. Ceux-ci s’étalaient en âge entre six ans et l’adolescence, ce qui donne une idée du travail à accomplir. Georg n’était pas vraiment un exemple en termes d’éducation. Il avait d’ailleurs connu un échec dans ce domaine, si l’on peut se permettre la comparaison, avec l’éducation d’un couple de chiens de race schwyzoise qu’un membre de sa famille lui avait offert.
Il demandait trop à ses chiens et espérait les faire obéir aux ordres en ponctuant de coups de sifflet très militaires ses injonctions. Ce fut une vraie catastrophe et il n’obtint jamais rien de ses compagnons canins. Martine l’avait pourtant prévenu de la difficulté à élever cette race de chien de montagne, bien connue en Suisse et dans le Jura. Malgré cette expérience malheureuse, il ne trouva rien de mieux avec ses enfants que de reproduire la même stratégie pédagogique du sifflet. Le résultat ne se fit pas attendre. Les différentes gouvernantes qu’il embauchait pour cette lourde tâche rendaient bien vite leur tablier devant l’ampleur des problèmes.
Philomène, après avoir rencontré un mari, s’était arrêtée de travailler et avait quitté le château. Six années après le décès de Martine, Georg fit la connaissance d’une jeune femme, Maria, embauchée elle aussi comme gouvernante. Elle se montra très vite à la hauteur et s’occupa bien des enfants. D’une certaine manière, Maria lui rappelait Philomène, physiquement d’abord, mais aussi par son comportement spontané et sincère. Après des débuts difficiles et parfois tendus à cause de la différence de milieu, Georg tomba amoureux de Maria, qui devint ainsi la mère d’adoption de ses enfants.
Et voilà pourquoi je pense encore aujourd’hui que la chanson Idylle philoménale raconte ce qui se passe avant le début du film La Mélodie du bonheur.