L'escalier des souvenirs
samedi 3 janvier 2026
Mon récit d’aujourd’hui se situe en juillet 2025. Vous vous demandez sans doute ce que cela vient faire ici, dans ma boîte à souvenirs, composée uniquement d’anecdotes datant de mon enfance ! Et pourtant, vous allez voir que ce n’est pas déplacé de faire figurer ce texte en ce lieu.
Vous n’avez sans doute pas oublié, fidèles lecteurs, que Philippe est un ami de longue date que j’ai rencontré à Clérieux dans mon enfance (1). Il a une passion pour les trains, ce qui nous fait un centre d’intérêt en commun. Depuis des années, il réalise un grand réseau de trains miniatures sur lequel il reproduit fidèlement Clérieux, mon village d’enfance, ainsi que Villard d’Avers, la grande ville à proximité de Clérieux, là où travaillait mon père. J’ai déjà évoqué cela dans certaines de mes pages (2).
Si je suis souvent allée visiter son blog parlant de son réseau miniature, je n’avais encore jamais visité son réseau de visu, alors que nous habitons, par le plus grand des hasards, dans la même commune (Casson, Loire-Atlantique) depuis quelques années déjà. Ce n’est pas faute de me l’avoir proposé, car Philippe adore faire visiter son train, mais c’est la vie : chacun a ses propres activités, le temps passe, et ce qui n’est pas urgent est remis à demain. N’a-t-on pas tendance encore plus à considérer comme non urgent ce qui est facile à faire ? Quoi qu’il en soit, cette fois, c’est fait !
J’ai rendu visite à Philippe, et nous avons pris tout le temps nécessaire pour regarder, admirer, bavarder et, bien sûr, échanger des souvenirs. Souvenirs ! Voilà bien là le lien entre cette visite récente et mon enfance, justifiant pleinement de faire figurer cette journée dans ces pages !
Cette journée de juillet 2025 restera gravée dans ma mémoire bien plus que je ne l’avais imaginé. Car voir de mes propres yeux ce réseau que j’avais tant admiré sur le blog de Philippe — ce petit monde miniature où chaque maison, chaque voie, chaque locomotive raconte une histoire — fut une expérience à la fois étonnamment familière et totalement nouvelle.
Dès mon arrivée, le décor m’a saisie. Philippe m’a accueillie avec ce sourire complice que je reconnaîtrais entre mille, comme si nous reprenions une conversation laissée en suspens depuis l’enfance. Nous nous sommes dirigés vers le grenier où trônait son réseau de trains miniatures, pièce maîtresse d’années de passion patiemment accumulée. Sur les rails parfaitement posés, les locomotives étaient prêtes à s’élancer. Les gares de Clérieux et de Villard d’Avers — fidèlement reproduites — m’ont rappelé tant de souvenirs de mes années d’école, des balades avec mon père et ma mère.
En observant les détails, j’ai compris combien chaque bâtiment, chaque signal, chaque tunnel avait une histoire. Philippe m’a expliqué comment il avait reconstitué Clérieux à partir de photos anciennes et de souvenirs personnels, comment il avait imaginé le village, ses rues, les montagnes avec le torrent et les alpages. Ce n’était pas juste une maquette : c’était un pont entre nos passés, une passerelle entre mes souvenirs d’enfant et ma vie d’adulte. Chaque pièce, chaque élément du décor était une petite victoire de patience et de passion — et en les découvrant ensemble, je réalisais combien ce réseau était vivant, non pas seulement par ses voies et ses locomotives, mais par l’histoire qu’il racontait de nos vies.
À un moment de la visite, Philippe s’est arrêté devant une zone précise du réseau, comme on marque une pause avant de raconter quelque chose d’important.
« Attends… avant d’aller plus loin, je voudrais te montrer la scierie. »
Je me suis penchée au-dessus du réseau. Là, nichée au pied de la montagne, la scierie apparaissait, parfaitement intégrée au paysage. Les piles de grumes, la scie circulaire, le haut fer, le bâtiment en bois patiné par le temps… tout semblait prêt à se mettre en mouvement.
— C’est incroyable… on s’attend presque à entendre le bruit des scies, ai-je murmuré.
Philippe a souri, manifestement heureux de ma réaction. À cet instant précis, le haut fer de la maquette s’est mis en action !
— Philippe, c’est incroyable comme tu as reproduit scrupuleusement des détails qui, parfois, sont à peine visibles !
— Tu sais, j’y ai passé beaucoup de temps. Ce n’est pas seulement un décor. Dans ma tête, cette scierie fonctionne vraiment. Les arbres arrivent de là-haut, sont débités ici, puis repartent par le train.
Cette scierie, pourtant miniature, réveillait quelque chose de très ancien en moi : l’odeur du bois, les bâtiments industriels aperçus enfant, et cette fascination pour les lieux où l’on transforme la matière. Et puis tous mes souvenirs sont remontés ! J’adorais monter dans le petit train à voie étroite lorsque le mécanicien Jean Perraudat m’y autorisait ! Que de bons souvenirs ! Quel bonheur d’avoir sous mes yeux cette petite locomotive 131T parfaitement reproduite, avec la petite voie étroite joignant la scierie à la gare de Villard d’Avers. Tout y était, y compris le petit pont de bois construit par l’un des employés (3).
La maquette de la scierie sur le réseau de Philippe et ci-dessous une photo ancienne de la scierie des Blanchons à Villard d'Avers.
Je ne savais plus où donner de la tête, tellement les détails étaient nombreux, tous pertinents et ravivant en moi des souvenirs devenus flous. Il était bien là, cet escalier que j’ai tant de fois monté quatre à quatre ! (4). La ferme des Faussurier, marquant le départ du chemin des Lauzes, était bien là aussi, avec ses dépendances, son puits, la grange à foin…
Un élément qui m’a profondément émue également, c’est le réalisme apporté par les sons et les éclairages. En étant attentive, on entend les animaux de la ferme : le coq, les brebis dans les prés, les vaches. Philippe a même poussé le détail — non sans un certain humour — jusqu’à provoquer le meuglement des vaches à l’approche d’un train et le bêlement des brebis lorsqu’on s’approche pour regarder de près le troupeau !
— Oui, Marie, ce sont ces détails qui font vrai. Je voulais mettre de la vie dans ce décor, pas seulement par le mouvement des trains, mais aussi par les sons et les lumières.
Tout en conversant, plusieurs trains circulaient sur le réseau, et ils faisaient évoluer les feux des signaux au fur et à mesure de leur marche.
Je m’exclamais :
— La 141 R a la voie libre et, à son passage, le feu passe au sémaphore ! Et qui plus est, tu as reproduit l’extinction progressive des lampes de l’époque ! Et voilà à présent le passage à niveau qui s’anime : la sonnerie retentit ! Le feu clignote à la bonne fréquence, s’il vous plaît ! Les barrières se baissent. Je vois même Germaine près de la manivelle, fidèle au poste. Pauvre Germaine, j’ignore ce qu’elle est devenue depuis toutes ces années ! Non, ce n’est pas vrai ! Tu as même reproduit le rebond caractéristique des barrières lorsqu’elles se baissent !
— Oui, et ce n’était pas très simple à faire. J’en parle sur mon blog (5). Par la suite, j’ai aussi ajouté le rebond au moment où elles se relèvent.
Autre détail m’évoquant immédiatement des souvenirs : la crêperie de la Table ronde, et lui faisant écho la Table des Géants à la sortie du village de Clérieux, grande pierre plate horizontale servant souvent de table de pique-nique aux Clérieusiens (6).
— Par contre, je vois une erreur dans le décor ! Tu as oublié une tombe dans le cimetière ! Lorsque l’on entre sur la gauche, il y a en réalité neufs tombes et non pas huit ! Tu en as oublié une !
— Ma foi, c’est bien possible en effet ! Je manquais de photographies du cimetière dans ma documentation et je n’ai pas fait assez de croquis lors de mes passages à Clérieux. Je présente mes excuses aux disparus.
Lorsque je suis repartie de chez Philippe, l’escalier miniature était resté derrière moi, immobile, fidèle. Pourtant, je savais qu’il continuerait longtemps à m’accompagner.
Il n’était plus seulement celui de mon enfance, ni seulement celui d’un réseau de trains miniatures. Il était devenu un trait d’union : entre ce que j’ai vécu, ce que j’ai écrit, et ce que l’amitié permet parfois de retrouver intact.
La crêperie de Clérieux en 1960, l'une des première à s'être installée dans les Alpes, et ci-dessous son modèle réduit sur le réseau de Philippe.
J'étais facinée par la précision dans la reproduction des moindres détails.
Les trains, ce jour-là, n’ont peut-être pas beaucoup roulé. Mais les souvenirs, eux, ont circulé librement, sans horaire ni billet.
Et en refermant cette page, je me dis qu’il est des escaliers que l’on monte une seule fois dans la réalité, mais que l’on continue de gravir toute sa vie, en pensée, en mots, et parfois, en miniature.