Lorsque la vie ne tient qu'à un fil.
vendredi 27 décembre 2024
Le train venant de Gap était en gare de Villard d’Avers. Il régnait à bord une joyeuse ambiance juvénile. Les jeunes s’installaient, plaçaient leur cartable de classe dans les filets, tout cela dans une ambiance festive. De nombreux élèves prenaient chaque jour ce train pour rentrer chez eux à Clérieux après une journée au lycée de Villard. Il y avait bien à Clérieux une école primaire communale mais pas de collège. Les enfants devaient donc aller à Villard d’Avers dès la 6
e. Les enfants se regroupaient par affinité dans les différents compartiments, en fonction aussi des places disponibles. Les plaisanteries allaient bon train : « pas dans ce compartiment il y a deux vieux qui n’ont pas l’air rigolo !
— Plutôt ici, celui-ci est complètement vide ! »
Ce jour là était un mercredi de juin, veille du jour de repos scolaire de l’époque, ce qui expliquait une ambiance particulièrement joyeuse dans le train. Mais dans ce train là, je n’y étais pas ! Avec mon amie Annie nous avions préféré aller au lycée à bicyclette, attirées par la douceur des premiers beaux jours. Nous ignorions alors que ce choix anodin nous plongerait dans l’angoisse. Je ne risque pas de l’oublier ce train du mercredi 20 juin 1962 !
Alors que les copines faisaient les fo-folles dans les compartiments, Annie et moi empruntions un petit chemin dominant un peu la voie ferrée. De l’autre côté de la voie s’étendaient de grasses prairies verdoyantes avec des vaches. Les foins venaient d’être faits et les travaux pour les rentrer à l’abri allaient bon train un peu partout dans la montagne. Il n’était pas rare de croiser une charrette tirée par un cheval, débordant de la précieuse ressource. Plus rarement on percevait le moteur d’un tracteur tirant le chargement par des chemins malaisés. Le temps était clair et la température annonçait déjà l’été. Les accotements étaient jonchés d’anémones et par endroit des épilobes dressaient leurs premières fleurs. Les senteurs subtiles nous effleuraient. Nous n’avions pas le temps d’identifier un parfum qu’il faisait place à un autre. Nous étions bien. Nous roulions, transportées par cette harmonie silencieuse, goûtant la liberté. Outre le plaisir de profiter du paysage à vélo, nous arrivions chez nous avant les copines qui rentraient en train. En effet il y avait une attente de 30 mn environ à la gare entre l’heure de fin des cours et l’arrivée du train venant de Gap. Ensuite le trajet était assez court puisqu’on arrivait à Clérieux à 17 h 35. Nous mettions à peu près 30 mn pour rejoindre à bicyclette notre foyer depuis le lycée. Lorsque nous arrivions, le train partait ! (voir le
Chaix avec les horaires des trains dans l'histoire
Entrée au collège).
Soudain, aors que nous sommes presque arrivées à Clérieux, nous apercevons avec stupeur que la voie ferrée est encombrée par une forme énorme. En approchant nous découvrons un tas de foin compact mais aussi, enchevêtrée dans l’herbe, une charrette plus ou moins disloquée et, devant elle, caché par le foin, le cheval qui tirait le convoi. Le pauvre animal est sur le flanc, les yeux exorbités. On comprend rapidement ce qui s’est produit. La charrette de foin roulant sur le chemin d’exploitation, celui-là même que nous empruntons, a dévié et versé sur la voie en léger contrebas, tout le chargement est tombé sur les rails ! Le chemin est effectivement en très mauvais état avec des nids de poules et de gros cailloux peu propices à ces déplacements ! Nous regardons autour de nous : personne à l’horizon ! le cheval n’est pas blessé semble-t-il, mais il est affolé, tétanisé ! Couché sur le côté, empêtré dans les harnais et les brancards de la charrette démantibulée, il n’ose plus bouger. Le paysan n’a sans doute pas réussi à le libérer de ses harnais coincés sous lui et est parti chercher de l’aide. Aussitôt après ces réflexions échangées entre Annie et moi, je réalise que le train pour Clérieux devrait ne pas tarder à arriver ! Ce serait vraiment dramatique ! On n’ose pas imaginer le choc violent que cela occasionnerait. Notre première pensée va au cheval qui est là avec nous et serait sans aucun doute tué dans l’accident. Mais aussitôt on réalise aussi que les conséquences peuvent être encore plus dramatiques si le train déraille. Il pourrait y avoir de nombreux blessés, même des morts ! L’angoisse nous envahit ; je sens mes jambes se dérober, une bouffée de chaleur me monte au visage et j’ai envie de pleurer et de crier. Le train est plein d’amies du lycée ! Les filles ne se doutent pas que ce train les emmène vers un drame épouvantable. Nous n’avons aucun moyen de les prévenir ! (à l’époque le téléphone portable n’existait pas encore).
« Il faudrait arrêter le train dit Annie désespérée. Allons à sa rencontre et faisons signe au mécanicien !
— Tu n’y songes pas ! Un train ne s’arrête pas comme cela, il lui faut des centaines de mètres voire plusieurs kilomètres pour s’arrêter !
Et puis le mécanicien, à supposer qu’il nous voit faire des signes, ne comprendra pas et va croire à deux gamines qui s’amusent ! Mais il y a peut-être quelque chose à faire de ton idée !
— Quoi-donc ? dis vite !
— Faisons passer le feu du signal au rouge, cela fera arrêter le train !
— Mais on ne peut pas obliger le signal à passer au rouge !
— Si, justement, il y a peut-être un moyen. Mon père m’a expliqué comment fonctionne la sécurité des trains. Les signaux servent à ce qu’un train ne puisse en rattraper un autre. Si la voie est occupée par un train, le feu qui précède est rouge et un train qui suit doit s’arrêter. Par sa présence, le train relie ensemble les deux rails par les essieux des voitures. Si on pouvait relier ensemble les deux rails cela ferait comme si il y avait un train sur la voie et le feu passerait au rouge aussitôt ! C’est sûr !
— relier ?
— oui, relier électriquement comme le font les essieux d’un wagon !
— on pourrait utiliser l’essieu de la charrette !
— je crains que nous ne puissions pas le déplacer pour le mettre en contact avec les rails ! C’est très lourd et il est fixé au bâti en bois. Il faut trouver autre chose de métallique pour mettre en travers de la voie !
— j’ai une idée, s’écrie Annie toute agitée, utilisons nos vélos ! »
À gauche la voie est libre les piles alimentent le relais qui allume le feu vert (voie libre)
À droite, la voie est occupée, le relais est en court-circuit et n'est plus alimenté. Il décolle et allume le feu rouge par le contact de repos (sémaphore). D'autres causes peuvent faire passer au rouge comme la rupture d'un rail..
Principe du circuit de voie :
Sans plus attendre, je place mon vélo en travers de la voie. Hélas nous n’avons que 12 ans et nos vélos ne sont pas assez longs pour toucher les deux rails en même temps ! Il y a environ 1,40 m entre les rails. Nous essayons en empilant nos deux vélos d’obtenir une longueur plus grande. Je cours voir le signal qui n’est qu’à 50 m de là. Hélas il reste désespérément au vert ! Les contacts ne sont pas bons. Entre les pneus qui sont isolants et la peinture sur la plupart des parties du vélos, on ne s’en sort pas. Annie est prise soudain d’une autre angoisse :
« Marie ! ne va pas t’électrocuter en touchant le vélo ou les rails !
— tout le système de signalisation et de détection par shuntage des voies est en basse tension, sans danger aucun. Rien à voir avec les tensions sur les caténaires qui alimentent les locomotives électriques ! Il faut trouver autre chose de métallique mieux adapté ! Mais il n’y a pas grand chose autour de nous sinon des champs et des vaches ! »
À ces mots nos regards se portent sur la prairie voisine et Annie découvre qu’un excédent de fil barbelé n’a pas été coupé mais enroulé à côté d’un poteau de clôture.
« C’est une aubaine s’écrie-t-elle, nous pouvons peut être utiliser ce fil pour relier les rails ! La clôture n’est pas loin de la voie, peut-être qu’en le déroulant … »
Malheureusement, le fil une fois déroulé, son extrémité atteint bien le premier rail mais pas le second ! L’autre extrémité fixée au poteau n’a pas été coupée du fil de clôture. Nous nous mettons alors à plier à de multiples reprises le fil dans un sens puis dans un autre au niveau du poteau afin de le casser. Ce n’est pas facile car le barbelé c’est piquant et de plus le barbelé ce n’est pas comme un simple fil de fer mais bien plus raide. Nous voyons le temps passer avec inquiétude. Tout en continuant à plier le fil dans tous les sens Annie me dit désespérée : « tout est fichu de toute façon, le feu n’est qu’à 50 m, lorsque le train le verra ce sera bien trop tard pour qu’il s’arrête ! » .
Un feu rouge de la SNCF sémaphore
Je me mets alors à la rassurer en lui expliquant ce que j’avais appris de mon père concernant la signalisation de la SNCF. Justement parce que les trains ne peuvent pas s’arrêter rapidement, un feu rouge, encore nommé
sémaphore, est toujours annoncé longtemps avant par un feu orange qui s’allume en même temps. C’est l’
avertissement. Les feux sont placés à l’entrée d’une portion de voie nommée
Canton. C’était une information rassurante mais qui avait aussi son revers ! En effet, il fallait absolument, afin d’être prévenu, que le train ne fût pas déjà passé au niveau du feu orange avant qu’on active le sémaphore. Cela nous laissait moins de temps encore pour agir !
« Si nous n’arrivons pas à nos fins avant son passage au canton précédent, le train va découvrir le sémaphore fermé en pleine vitesse ! » Tout en martyrisant le fil barbelé pour le casser, nous réfléchissions à nos chances de succès et nous nous adonnions à de savants calculs sur les durées de trajet, les vitesses et les longueurs de canton. On se serait dit dans un exercice de calcul de 6
e.
« Je sais que la longueur des cantons entre Villard d’Avers et Clérieux est de 1,5 km environ et il y en a quatre couvrant les 7 km. La vitesse des trains est de 70 km/h dans cette portion. Il mettent 6 mn pour parcourir cette distance. Le train est parti à 17 h 29 il lui faut seulement 3 mn pour arriver à l’entrée du canton avec l’avertissement, donc à 17 h 32. Annie as-tu l’heure exacte ?
— oui il est 17 h 28 ! Il nous reste seulement 4 mn !
— et en plus il n’ y a que rarement du retard sur ce train là, ce n’est pas comme celui de 14 h 21 ! (voir l'article
Un retard de train)
En gare de Villard d’Avers, la locomotive commençait à souffler et cracher, le chef de gare venait de faire retentir son sifflet pour donner le départ. Après quelques bouffées de vapeur, la lourde locomotive commençait à s’ébranler, entraînant derrière elle toute une rame de passagers insouciants. Le train de Gap à Grenoble venait de quitter la gare de Villard juste à l’heure : 17 h 29.
À force de le tordre et le détordre le fil barbelé finit enfin par casser. Sans perdre un instant nous l’étirons pour lui faire toucher les deux rails. C’est très raide le barbelé, nous tirons dessus du mieux possible et tenons les deux bouts en place sur les rails à l’aide de deux grosses pierres. Le plus difficile étant de ne pas se blesser en lâchant le fil qui risque de nous érafler le visage. Sitôt le barbelé en place nous courons vérifier que le sémaphore est bien activé. Nous sommes rassérénées en voyant qu’à présent la cible du signal arbore un feux rouge ! Cependant nous ne perdons pas de vue que le train est peut-être déjà engagé dans le canton sans avoir vu l’avertissement orange. Il nous faut patienter, nous ne pouvons plus rien faire d’autre à présent que d’attendre en nous mettant prudemment à l’écart de la voie ! Au bout de 2 mn nous commençons à être rassurées car il faut moins de temps que cela pour parcourir le canton. En effet, quelques instants plus tard, le train arrive en marche à vue et non à pleine vitesse. Ouf ! Il s’arrête au niveau du feu rouge et le mécanicien descend de sa machine. Il nous interpelle.
— Eh ! les filles que faites vous là sur la voie ? presque d’un ton de reproche.
— Nous avons arrêté le train pour éviter un accident.
— C’est vous qui avez activé le sémaphore ?
— Oui, tout à fait, s’exclamons-nous avec une certaine fierté.
— Il faut reconnaitre que c’est malin de votre part. Vous avez l’air de vous y connaitre en circuit de voie !
— C’est Marie qui a eu l’idée moi je ne savais pas, explique Annie avec honnêteté et modestie mais peut-être aussi impressionnée par le mécanicien.
— En fait je m’attendais à trouver cet obstacle sur la voie. J’ai été prévenu par le chef de gare de Villard qui lui-même a été alerté par téléphone par Albert Revol le chef de gare de Clérieux. J’ai avancé en marche à vue depuis Villard. »
J’ai un peu honte de mes pensées mais je me rappelle que sur le coup j’étais un peu déçue que notre initiative ait été inutile. Nous étions tellement fières d’avoir réussi ! Mais l’essentiel était bien que l’accident fut évité et cela n’enlevait rien à notre mérite.
Alors que nous échangions avec le mécanicien, nous entendons comme un brouhaha indescriptible depuis le chemin longeant la voie. Du tournant du chemin surgit une bande de gaillards, plutôt costaux et décidés. À leur tête j’ai reconnais Paul Charvet le paysan possédant le cheval et la charrette. Il était allé en toute hâte chercher du secours parmi les agriculteurs du coin et signaler aussi l’accident au chef de gare de Clérieux. Le groupe, riche d’une dizaine d’hommes solides, comprenait essentiellement des paysans de Clérieux et aussi deux agents de la SNCF, personnel attaché à la gare. Nous étions en fait très proches du village et Paul Charvet n’avait pas mis longtemps à s’y rendre pour donner l’alerte et battre campagne pour réunir les bonnes volontés. Il avait eu la chance de rencontrer Henri Faussurier de la ferme de la Basse Béraude aux abords de la gare sans avoir à aller jusqu’à la ferme. Le chef de gare avait téléphoné à ceux qui avaient ce moyen moderne de communication ou que l’on pouvait toucher en passant par un voisin. Il ne fallut pas longtemps pour réunir ce petit escadron ! Tout le monde se mit à l’ouvrage et en moins de 30 mn la voie étaient dégagée ! Le pauvre Gamin, c’était le nom du cheval, était à nouveau sur pied et semblait se remettre de ses émotions. Il restait cependant à remettre le foin dans la charrette qui méritait par ailleurs quelques réparations. Le train put repartir et faire descendre ses passagers en gare de Clérieux. Chacun avait bien des choses à raconter en arrivant chez soi !
Cette histoire a resurgi dans ma mémoire à la lecture d’un article récent dans le journal à propos d’un TGV ayant heurté une botte de foin qui avait roulé sur la voie. Heureusement l’accident n’a fait aucune victime. Ce type d’accident arrive malheureusement de temps à autre,
même encore de nos jours.